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Le Réseau Participation Grand Est a accueilli Marion CARREL, sociologue.

Le 18 février dernier, la ville de Metz organisait ses 8èmes rencontres du réseau participation Grand Est. Marion CARREL a pu débattre avec les participants, à partir du fruit de son travail sur le développement du pouvoir d’agir des habitants des quartiers populaires.

Son ouvrage, « faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires », part essentiellement de l’observation de ce qui se déroule (plus ou moins bien) sur Grenoble, et met l’accent sur les militants, les bricoleurs de la démocratie. Durant cette matinée, elle nous a donné à voir son analyse des différents sens de la participation, de ses différentes visées, des différents concepts qui la qualifient, des différentes modalités et méthodes qui les caractérisent… Une de ses questions centrales étant : Pour quoi faire de la participation ?

D’emblée, Marion CARREL souligne l’importance du point d’interrogation final, en divulguant le paradoxe qu’il peut y avoir à imposer, enjoindre (« faire faire ») aux habitants de se comporter en citoyens actifs, volontaires (« participer »). La formulation l’insatisfait d’autant plus que, selon la sociologue, nécessairement, un habitant participe à la vie de la cité : il y vit, il s’y déplace, il y consomme, il s’y frotte à ses voisins… mais aussi chaque jour, il y fait des choix, il prend des décisions au regard de son environnement, il juge, il critique, il s’exprime… l’apathie présupposée n’est pas totale, loin de là. Elle n’est pas telle qu’on le croit. Elle constitue bien souvent le prétexte à ne pas faire participer, à soupçonner les pauvres de ne pas être vraiment citoyens, dirait Georges SIMMEL. La conférencière met cette idée en perspective avec l’évocation de Daniel GAXIE qui ? en 78, crée le concept de cens caché pour qualifier la démocratie représentative en œuvre dans nos contrées.

Sans déflorer son ouvrage, revenons néanmoins sur quelques-uns de ses propos. Elle développe quatre visions de la participation :

- l’inutile : Celle dont les maîtres d’œuvre considèrent que c’est de la perte de temps, d’argent, mais qu’on doit bien en faire, puisque c’est quand même inscrit dans la loi (voire que « ça fait bien »). Pour la plupart, le moment privilégié de cette « participation » est celui où le projet est ficelé.

- l’injonction participative : on considère ici que le système représentatif va bien (qu’il est le moins pire des systèmes), et que les habitants, particulièrement les pauvres, ceux qui vivent dans les quartiers prioritaires, n’ont pas les capacités, pas le capital, sont accusateurs, n’y entendent rien à la chose politique, que le puits de leur méconnaissance mériterait d’être comblé avant toute autre considération. Le besoin est de les (con)former. Dans ces situations, les « réunions publiques anti-public » (selon ELIASOPH)  renforcent les stéréotypes de part et d’autre, et nuisent gravement à la démocratie (surtout pratiquées sans modération).

- la participation citoyenne : ses défenseurs recherchent une "démocratisation de la démocratie", et considèrent que cela nécessite de véritables changements institutionnels, qui eux-mêmes auraient des effets sur les acteurs et citoyens, qui engendreraient en retour des prises de décisions différentes. On ne vise pas seulement la politique de la ville, mais tous les habitants, de tous les "sans voix"

- l’empowerment : alors que la précédente conception repose sur une organisation administrativo-légale, l'empowerment s'appuie lui sur le pouvoir d'agir collectivement, compris comme un processus, et non comme un attribut. Il permet l'émancipation, la revendication, l'initiative des citoyens.

Marion CARREL évoque :

* plusieurs modes de participation citoyenne à investir : la qualification mutuelle, la co-formation, le théâtre forum, moderniser sans exclure (cf Bertrand Schwartz), l’université du citoyen (Marseille…), les arpenteurs (urbanisme participatif)…

* deux modalités du développement du pouvoir d’agir : la lutte, le mouvement social d’un côté, inspiré par Alinsky aux Etats-Unis, se reportant au community organizing, dont on trouve des références à Grenoble (alliance citoyenne) ou avec Stop au contrôle au faciès ; et puis, par ailleurs, la délibération (au sens du débat), qui repose sur des méthodes temporaires (voire ad-hoc), à visée de transformation sociale, qui prône la co-construction, la coproduction d’expertise, de savoir, le tout dans une démarche réflexive et expérimentale.

*  cinq préconisations (les cinq doigts de la félicité : un volontarisme politique et une clarification des objectifs ; la coproduction de l’enquête sociale dans la durée, à partir du récit des acteurs et des habitants (cf John DEWEY) ; l’articulation de cette participation avec les mouvements sociaux, les autres actions collectives ; une animation compétente, adéquate, adaptée ; un lien aux contours précisés avec la décision (cf budget participatif)

Marion CARREL a choisi de clore sa conférence par une citation de Ghandi, utilisée à maintes reprises par Mandela, et mise en exergue du rapport Bacqué/Mechmache : « lorsque l’on fait sans nous, on fait contre nous ». Pour notre part, nous choisirons de clore par une citation de… Marion CARREL (qu’elle tient certainement de quelqu’un, mais qui… ?) : « Il n’y pas de sans voix, mais il y a des sans oreilles ! »

publié le

28 février 2014

par :

Johan CHANAL